13 mai 2014

Le « service leadership » avec Estella Bih-Neh #1

À l’heure où ses anciens camarades entamaient leur dernière année de Bachelor* dans les universités des métropoles américaines, canadiennes ou orientales, Estella Bih-Neh Nsoh, jeune étudiante camerounaise en 3e année de médecine et première présidente [femme] de la Faculté de Médecine de l’Université de Buéa, m’accordait une interview révélant son caractère exquis et sa maturité précoce.

Sur le chemin de l’aéroport pour son retour au Cameroun, stagiaire pour la deuxième fois à l’Institut sud-africain de recherches sur la tuberculose et le VIH [KwaZulu-Natal Research Institute for Tuberculosis and HIV], Estella me confiait que ça faisait quelques mois qu’elle avait quitté sa chambre d’université pour jongler entre conférences, avions et expériences au laboratoire.

Malgré cet emploi du temps chargé, elle continuait à assumer son rôle de rédactrice à theafricanyouthjournals.com, une plateforme montée par des jeunes Africains déterminés à prendre en main l’avenir de l’Afrique, en proposant des solutions innovantes dans tous les secteurs possibles, mais surtout en exposant leur Afrique positive et dynamique. C’est d’ailleurs sur ce site qu’elle a narré comment elle a ébloui le jury lors du fameux oral lui permettant d’accéder à la prestigieuse École de médecine de Buéa.

C’est finalement en tant qu’alumnus* de l’African Leadership Academy [école panafricaine d’entrepreneurship et de leadership] que je décidai de l’interroger sur son parcours, découvrir ce qu’un cursus de deux ans de leadership avait pu lui apporter. Parce que ce qu’il faut savoir sur elle et sur les centaines d’autres ALAians que j’ai eu à rencontrer, c’est que ces jeunes n’osent pas seulement rêver, ils y croient tellement qu’ils vivent littéralement leur rêve. La preuve, certains sont déjà chefs d’entreprise reconnus ou millionnaires ! Focus sur Estella.

Estella au K-RITH
Estella au laboratoire du K-RITH. Crédit Photo : Estella Bih-Neh

Comment as-tu entendu parler d’ALA (African Leadership Academy) ?

J’ai entendu parler d’ALA à travers le proviseur de mon lycée au [Nord Ouest], Cameroun. Elle nous a appelés dans son bureau pour nous donner des fiches à remplir pour une certaine école en Afrique du Sud. Elle nous a également fourni l’adresse du site web à travers lequel j’ai eu des informations supplémentaires sur cet établissement.

Étais-tu inquiète à propos du financement ?

Non, je n’ai même pas eu la présence d’esprit de m’enquérir du coût de la pension. Lorsque l’on remplit les formulaires, il est possible de postuler pour une bourse, si on en a besoin. Alors j’ai fait ma demande, ce n’était pas très compliqué.

Quelles étaient tes réalisations avant d’intégrer l’ALA, sur le plan académique et sur celui de l’impact communautaire ?

Sur le plan académique, j’étais la meilleure élève au O Level [BEPC dans le système francophone] dans tout le Cameroun et j’étais la meilleure élève en sciences de mon lycée, juste au moment où j’ai eu vent de l’opportunité qu’offrait ALA.

Sur le plan communautaire, je dirigeais un programme de cours de répétition en mathématiques, physique et chimie pour les élèves fréquentant les établissements publics. J’étais dans un lycée privé et la plupart de mes amis qui étudiaient dans le public, se plaignaient du fait que leurs professeurs ne venaient pas y dispenser les cours prévus. J’ai commencé avec l’idée d’aider mes amis mais à la fin, plusieurs personnes nous ont rejoints. C’était vraiment bien. J’ai toujours aimé enseigner et c’était une occasion de faire une chose dans laquelle je me retrouve.

Le résultat était satisfaisant. Ce qui m’a motivé à poursuivre, c’est le retour positif que je recevais de leurs parents. Apprendre les sciences nécessite beaucoup de patience et si les professeurs ne viennent pas, les élèves se retrouvent avec des lacunes. Ces cours leur ont permis d’améliorer leur compréhension.

Quelle était ton expérience à ALA pendant tes deux ans de formation ?

Euh… Mon expérience était particulière… rires… Premièrement, je pensais qu’ALA était une université. À ce moment, les explications sur le statut de l’académie et de ce qu’ils offraient n’étaient pas très claires. Du coup, je pensais que j’allais intégrer une institution d’études supérieures. C’était durant l’année où je passais mon A Level [Baccalauréat] au Cameroun et je l’ai eu. Tout de même, c’était un choc pour moi quand je suis arrivée à ALA ! Les premiers mois étaient difficiles, car j’hésitais entre rentrer au Cameroun ou poursuivre le programme.

Mais, quelques événements m’ont donné l’envie de rester. Par exemple, le programme axé sur les guest speakers*. Mon ancienne école était bien outillée mais nous n’avions pas une telle plateforme où des invités de marque venaient nous partager leurs expériences. Ces séances m’ont ouvert l’esprit… sur le type de carrière que je devrais embrasser. Avant j’avais ces petits rêves de devenir médecin dans la ville où j’ai grandi, mais quand vous écoutez ces gens qui viennent dans ces réunions, partager les grandes choses qu’ils font, alors vous commencez à croire que vous pouvez faire mieux. Donc à la fin de ma première année, j’ai su que je voulais continuer l’aventure.

Que t’a apporté ALA en termes de développement de tes compétences entrepreneuriales, de leadership ou d’un autre ordre ?

Je dirais le fait de s’exprimer en public. J’étais calme d’habitude, réservée et concentrée uniquement sur les sciences mais ALA m’a vraiment stressée. Maintenant, j’ai développé un esprit de leadership ou comment diriger un groupe de personnes et le pouvoir d’exprimer mes idées de façon précise et concise.

À ALA, j’étais la présidente du gouvernement des étudiants. C’était une expérience intéressante. J’étais déjà préfet dans mon ancienne école, mais ici je coiffais des personnes venant de plusieurs pays. Cela a joué un rôle dans le type de stratégies que je devais adopter : avoir une ouverture d’esprit face à la diversité. J’ai en plus été impliquée dans une entreprise d’élevage de volailles avec d’autres camarades.

Faire aussi des cours de danse sur le campus m’a beaucoup aidé à m’ouvrir aux autres, à vaincre ma timidité et à asseoir la confiance en moi. Je n’ai jamais su que je pouvais danser jusqu’à mon arrivée ici… rires.

Te considères-tu comme un leader ? Si oui, pourquoi ?

Je m’identifie sans doute à un leader, car je sais maintenant les différentes formes de leadership. Être leader ne nécessite pas forcément d’être sur la scène politique comme le président Obama. J’ai découvert mon propre style de leadership qui est le service leadership [leadership de service], où on prêche par l’exemple.

J’ai toujours voulu être un médecin, et je suis sur le chemin en tant qu’étudiante en médecine. Mais j’ai servi, aidé plusieurs personnes de différentes manières, pas nécessairement en me mettant en avant… rassembler les gens, être un mentor, être une source d’inspiration à un niveau basique, c’est déjà ça. Dans la communauté, les gens vous admirent, ils apprécient votre façon de vivre, ils veulent suivre vos pas… là sont les qualités que revêt un leader : être capable d’inspirer vos pairs.

Je me vois aussi comme un leader parce que j’ai toujours eu ma définition personnelle du succès qui est en fait de pouvoir gravir une marche, d’aller d’un point à un autre plus élevé. Je n’ai pas besoin d’aller aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Australie pour savoir que j’ai réussi dans la vie. Mais pouvoir progresser d’un état à un autre plus élaboré est une chose que j’ai apprise.

Quelles valeurs humaines t’ont le plus aidée ?

Plusieurs qualités… mais l’humilité m’a vraiment touchée ici à ALA. D’où je viens, j’étais considérée comme l’élève star, la plus intelligente. Arrivée à ALA, vous rencontrez des élèves tout aussi brillants que vous, qui ont été admis parce qu’ils avaient quelque chose de spécial, et qu’ils étaient en quelque sorte excellents. Vous comprenez que vous n’êtes pas le nombril du monde et que pour mieux apprendre des autres, pour vous enrichir davantage, vous devez absolument rester humble.

Quand on est travailleur, ALA nous donne aussi la possibilité d’assister à des événements internationaux, et ça peut facilement donner la grosse tête. J’essaye de lutter contre ça, de rester consciente du milieu d’où je viens et d’être reconnaissante envers la communauté qui m’a toujours soutenu. J’essaye de garder les pieds sur terre.

La diversité m’a aussi interpellée. Quand vous grandissez dans un environnement typiquement camerounais, il y a beaucoup de choses auxquelles vous n’êtes pas exposés. Puis vous arrivez en Afrique du Sud et c’est légal d’être homosexuel… Beaucoup de choses sont si différentes de votre culture et vous devez apprendre à ne pas juger les gens, prendre en compte le type d’environnement dans lequel ils ont évolué. Briser les stéréotypes… on attend toujours parler de guerres au Soudan du Sud et voilà que vous avez une amie originaire du Sud-Soudan qui est si calme, si douce… vous avez des amis du Nigeria qui sont très assidus, ce qui ne colle pas avec l’image qu’on s’était faite d’eux au départ. Ces rencontres, ces amitiés changent votre façon de percevoir les autres et d’interagir avec eux.

Ces valeurs m’ont particulièrement aidée pour la suite. Chaque année, j’ai l’occasion de voyager et de découvrir d’autres cultures et c’est toujours comme si j’avais déjà un prérequis par rapport à la culture en question, à cause de mon expérience passée à ALA. Et quand les gens voient que vous êtes intéressés à leur culture, ils s’ouvrent facilement à la vôtre et ça facilite votre travail.

Dans la suite de notre interview, en plus de nous relater son expérience post-ALA, et de nous livrer ses ambitions, Estella nous communiquera le sésame qui selon elle peut faire passer tout jeune Africain d’un état de désespéré à celui de battant.

Restez scotchés sur notre fréquence Leadership !

Bachelor* : année de licence.

Alumnus* : ancienne diplômé(e) de l’école.

Guest speakers* : invités appelés à prendre publiquement la parole.

~°~

Entretien traduit de l’anglais et rédigé par NathyK.

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