25 juin 2014

Afrique du Sud : le syndrome de l’abusé-abuseur

« Les Africains veulent qu’on reconnaisse la place qui est la leur en Afrique du Sud. Nous voulons l’égalité des droits civiques pour tous : un homme, une voix. Je me suis consacré à cette lutte au côté de mon peuple. J’ai lutté sans relâche contre la domination blanche et j’ai lutté sans relâche contre la domination noire. J’ai caressé l’utopie d’une société libre et démocratique, dans laquelle tous les citoyens de ce pays vivraient ensemble, en harmonie, avec des chances égales. C’est un idéal auquel je fais le vœu de consacrer ma vie. Mais si on m’y oblige, c’est un idéal pour lequel je me sens prêt à mourir. »

Paroles extraites du film Mandela, un long chemin vers la liberté.

Nelson Mandela
Nelson Mandela s’adresse au Comité Spécial Anti-Apartheid.
Crédit Photo : UN Photo/P Sudhakaran

Il y a de cela plusieurs décennies, Nelson Rolihlahla Mandela caressait déjà le rêve d’une Nation Arc-en-ciel. Un idéal brandi comme un étendard d’unité dans la diversité, pour le restant de sa vie. Cette cause qui devint le symbole de lutte contre le racisme et autres inégalités sociales dans le monde.

Le magazine Jeune Afrique décrivait récemment, dans un article, la situation actuelle aux pays de Steve Biko et de Walter Sisulu : « (…) après l’apartheid, le pays est resté profondément inégalitaire. Les Blancs y gagnent en moyenne six fois plus que les Noirs, ils sont moins sujets au chômage (moins de 7% contre plus de 28%), et ils ont toujours un meilleur accès à l’éducation, qui reste de mauvaise qualité pour la majorité ». Face à ce rapport, on est en droit de se demander si 20 ans après l’abolition de l’apartheid, on ne pouvait pas obtenir un meilleur résultat. À savoir, une Afrique du Sud offrant une réelle égalité de chances de réussite à tous ses citoyens et une distribution efficiente du patrimoine national.

Township Cape Town
Township de Khayelitsha à la sortie de Cape Town.
Crédit photo : Lisa.davis/Flickr

C’est la question que se posent certains leaders sud-africains, en l’occurrence l’archevêque Desmond Tutu, combattant invétéré pour les libertés individuelles. Son rôle de mobilisation pour la libération de Tata Madiba est l’exemple le plus patent de son activisme.

UNE TAXE POUR LES BLANCS

« Doit-on appliquer une taxe sur la richesse pour combler le creux des disparités raciales et sociales en Afrique du Sud ? »

Cette situation a été publiquement débattue il y a trois ans déjà sur l’émission 3rd Degree de Debora Patta. Une émission hebdomadaire qui se consacre au journalisme d’investigation ; le but étant de mettre les intervenants à la barre et d’exposer les actes qui vont à l’encontre du développement du pays.

La note suivante a été postée sur le site web de 3rd Degree, en 2011 :

« When Archbishop Desmond Tutu made a call to tax white people for the benefit of the poor as reparations for apartheid, it unleashed a vigorous public debate.

Proponents for and against quickly locked horns with detractors arguing that a tax along racial lines could harm our already racially splintered democracy. 3rd Degree continues the debate. A young man in the township of Kliptown is poorly educated, unemployed, has little hope and even less future prospects.

A classic example of a person left abandoned by years of systematic oppression under apartheid. Today he continues to live in abject poverty – one of a large majority of the urban poor while a tiny minority enjoys the fruits of excessive opulence. Is a wealth tax along racial lines social justice or a step back in our efforts towards full reconciliation ?”

Traduction de courtoisie :

« Quand l’archevêque Desmond Tutu a fait la demande de soumettre une taxe aux personnes de race blanche, au bénéfice des pauvres, en guise de réparation pour l’apartheid, cela a généré un débat public retentissant.

Les protagonistes se sont rapidement jetés à la gueule des détracteurs, argumentant qu’une taxe établie sur la base de la couleur de la peau pourrait apporter plus de dommages à une société déjà racialement scindée. 3rd Degree continue le débat. Un jeune homme du Township de Kliptown est peu éduqué, sans emploi, a peu d’espoir, et n’a aucune perspective d’avenir.

C’est un exemple classique d’une personne abandonnée par des années d’oppression systématique sous le régime de l’apartheid. Aujourd’hui, il continue de vivre dans une pauvreté abjecte – un [exemple] dans une vaste majorité de citadins pauvres, tandis qu’une petite minorité jouit des fruits d’une opulence excessive. Est-ce que la taxe sur la richesse basée sur les considérations raciales contribue à la justice sociale ou est-ce un pas en arrière qui va retarder les efforts de réconciliation totale ? »

Je me demande, à juste titre, si cette proposition de taxe sur la richesse, apparemment alléchante pour la pauvre majorité noire, s’appliquera aux biens de l’élite noire qui s’est accaparée des minerais du pays. Le massacre de Marikana, en 2012, illustre parfaitement la théorie de l’abusé devenu abuseur. Le problème n’est pas donc pas nécessairement « blanc ».


Massacre de Marikana: « la police sud-africaine… par euronews-fr

Voici les différentes tendances autour desquelles tournait le débat :

FAVORISER LES NOIRS SUD-AFRICAINS

La population noire est très en colère contre le système parce que depuis 1994, il n’y a pas eu de changement significatif dans leur vie. Il y a une masse considérable de pauvres, de personnes constamment dans le besoin, qui n’a pas accès à une éducation adéquate et qui manquent d’eau et d’électricité, pour ne citer que cela. Ces conditions de vie difficiles expliquent sans doute le haut degré de chômage et de criminalité.

Cependant, il serait ingrat de ne pas reconnaître l’avantage du Black Economic Empowerment dont bénéficie toute personne éduquée de race noire, métissée, indienne ou chinoise. En effet, les jeunes diplômés de l’université ont par le biais de ce système de redistribution de postes, pu avoir accès aux emplois et aux positions de décisions même à un niveau d’éducation et d’expérience nettement inférieur à celui de leurs compatriotes blancs. Les maisons RDP [deux petites chambres, une cuisine-salon, une salle de bain, un panneau solaire] construites et offertes par l’État et les bourses spéciales accordées chaque année aux étudiants noirs sont d’autres exemples d’actions en faveur des Noirs.

Cosmos city, Johannesburg
Cosmos city : township avec des maisons RDP, dans la banlieue de Johannesburg.
© NathyK

Une minorité noire a pu se hisser au sommet de l’État et un bon nombre d’entre eux sont actionnaires dans des compagnies importantes. La vie luxueuse qu’ils mènent est parfois entretenue par les deniers publics.

Alors où se situe la racine du problème ? Est-ce que les autorités gouvernementales font le maximum pour servir et développer le peuple sud-africain ? Pourquoi l’écart du train de vie entre Noirs et Blancs est encore énorme ? Doit-on implémenter la taxe sur la richesse ou doit-on carrément arracher les mines et les fermes aux propriétaires blancs comme le suggère l’ancien leader de la Ligue des Jeunes de l’ANC Julius Malema?

La malgouvernance, l’égoïsme et la corruption constituent sans aucun doute des éléments de réponse.

EDUCATION ET MEILLEURE GESTION DU PAYS

D’autres réactions identifient l’éducation, en plus d’une meilleure gestion des biens, comme étant la clé potentielle qui pourra à long terme aplanir ces inégalités. Et c’est cette solution que je prône aussi. Ceux qui défendent cette opinion disent qu’il y a déjà assez d’argent dans les caisses du gouvernement mais il n’est pas nécessairement utilisé à bon escient. Les priorités devraient être l’amélioration de la qualité de l’éducation, de la santé, la création des emplois… une meilleure rémunération pour ceux qui se tuent à la tâche, chaque jour dans les mines, ne serait pas de trop.

En effet, l’éducation primaire et secondaire est encore divisée par la ligne invisible des classes. Les Afrikaners envoient leurs gosses à l’école privée. Ils payent cher les pensions mensuelles, les cours de répétition et autres activités artistiques et sportives extrascolaires. Ces efforts d’investissement aboutissent aux résultats académiques satisfaisants et c’est tout naturellement qu’ils sont admis dans des universités de premier choix. Sans compter que les parents nantis sont en mesure de payer les frais très coûteux de ces institutions prestigieuses. Une fois diplômés, à eux les grands postes. La richesse tourne en boucle.

L’école publique (aux niveaux élémentaire et secondaire) a quant à elle beaucoup d’efforts à faire pour se mettre au pied d’égalité avec le système éducatif des autres pays africains anglophones [Kenya, Nigeria, Ghana]. L’éducation n’est pas que matérielle, elle doit pouvoir changer les mentalités et les vies. Tant que les Noirs sud-africains ne comprennent pas son importance, son implication et ne s’orientent pas dans tous les secteurs d’activité, surtout dans les filières scientifiques, les ressources pour assurer ces secteurs de développement viendront toujours d’ailleurs [blancs, indiens, étrangers]. Ces efforts d’éducation devront être soutenus pendant plusieurs générations pour engendrer le changement tant attendu. Les vagues xénophobes et les méthodes ségrégatives ne feront qu’envenimer la situation.

Black and White
Black and White : unité, égalité, diversité.
© NathyK

La situation économique n’est qu’un aspect des choses. Trois ans de vie au pays de Zuma m’ont permis de conclure qu’au stade de socialisation où ils en sont, les Sud-africains vivent dans une sorte de mélange non-miscible d’eau et d’huile. Ils partagent la même terre mais se fréquentent peu. Le brassage culturel idéalisé dans les séries télévisées, telles que Scandal et Isidingo, ne fait pas encore l’unanimité. Les Noirs restent à Soweto ou à Alexandra, achètent leur pap* à Yoville et n’imaginent pas se marier avec des Indiens, des Blancs, encore moins avec des Kwèrè-kwèrè** et vice-versa.

Dans cette société encore très racialisée, je reste pourtant optimiste. Le retard accusé dans la croissance et l’émancipation de la population noire s’explique largement par les longues années dominatrices, persécutrices et répressives de l’apartheid. Les dommages sont avant tout psychologiques. Quoi qu’il en soit, la maturation est un processus lent et ardu, qui requiert de la patience et des efforts continus. En 20 ans, une classe moyenne noire a émergé. Madiba est parti. Son spectre plane malgré tout. Les Sud-africains ont fait le vœu de perpétuer son héritage. La barrière des préjugés s’est déjà fragilisée et elle finira bien par s’écrouler.

« Il n’existe qu’une seule voie pour aller de l’avant. Et cette voie, c’est la PAIX. » Nelson Mandela

* semoule de maïs.
** terme sud-africain pour désigner les étrangers. 
NB : « Matric » ou matriculation est l’équivalent sud-africain du Baccalauréat.

~°~

NathyK

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